Bangkok : une communauté théâtrale indépendante quasi sans public ... mais en plein essor.

Troisième article du dossier : Le théâtre parlé contemporain de Bangkok, une pratique importée et balbutiante mais prometteuse

Bangkok, Novembre 2014

Temps de lecture : 25 min.

Dans la capitale du sourire, les meilleures assiettes se trouvent dans les restaurants de rue, les chats de gouttière ont la queue en tir-bouchon, et on se range les uns derrière les autres pour attendre le métro ou le BTS. Mais si ces petites différences des choses de la vie sont plutôt faciles à identifier, qu'en est-il des habitudes culturelles, et plus précisément... du théâtre.

 

James, anglais, acteur de formation installé à Bangkok depuis 2007, a décidé d'intégrer le circuit théâtral professionnel de Bangkok il y a environ un an et demi. Il nous raconte :

 

De nombreux aspects du théâtre thaïlandais sont toujours balbutiants. Il n'y a pas de tradition particulièrement forte d'aller au théâtre, et il est rare qu'un spectacle soit joué plus de 10 ou 12 fois. Cela signifie qu'il y a très peu d'argent à se faire, et typiquement, les acteurs sont seulement payés pour les représentations. Donc quand les gens travaillent essentiellement bénévolement pour la totalité de la période de répétition, ce n'est pas surprenant qu'ils veuillent en profiter et avoir une approche plus détendue que celle qu'on attendrait d'un groupe qui serait payé pour arriver pile à l'heure.”

 

Nous avons également rencontré les membres du Democrazy Theatre Studio (que vous avez pu apercevoir dans la vidéo de l'introduction) un espace géré par un groupe d'artistes volontaires, situé dans une petite rue du quartier de Lumpini, à Bangkok. Sur la terrasse devant l'entrée, des membres permanents ou bien des bénévoles tiennent un petit bar où l'on peut acheter une bière ou un café à siroter en attendant le début de la représentation. Le soir où nous y étions, pour assister à The Search for Signs of Intelligent Life in the Universe, c'était une amie de l'actrice principale qui tenait la billetterie, également située à l'extérieur, puisqu'il fait rarement moins de 20°C la nuit à Bangkok. Le studio comporte 7 membres permanents mais de nombreux bénévoles viennent donner un coup main et permettent de faire vivre le lieu. Il a été fondé il y a 6 ans par un groupe d'artistes dont Pavinee et Kao, qui nous décrivent le lieu et nous racontent le contexte dans lequel ils ont commencé :

Traduction à partir de 00:12 min.

Bangkok n'est pas la ville la plus dans laquelle il est le plus facile d'ouvrir un lieu comme celui-ci. En effet, cette industrie n'est que fraîchement installée et le public n'est que très peu réceptif à leur propositions. Même si aucun d'entre eux ne lâche l'affaire, les membres de Democrazy et les autres nous racontent qu'au quotidien, la première absence est celle du public.

 

Les thaïlandais ont commencé à soutitrer leurs pièces en englais parce que le public thaïlandais ne suffisait pas.” (Bonnie, Bangkok Community Theatre)

 

Notre public est principalement composé d'expats d'une cinquantaine d'années”. (Ryan, Bangkok Community Theatre)

 

Les expats provenant d'Europe, d'Amérique et d'Océanie sont une partie essentielle du public (quasiment la moitié de la salle quand nous y sommes allés), alors qu'en 2010 ils ne représentaient que 1,5% de la population. Ce chiffre rend bien compte de la rareté du public local et on comprend alors que les sous-titres anglais soient devenus une nécessité pour les petites salles.

 

Il existe tout de même des spectacles qui se vendent très facilement auprès des thaïlandais. Pour ça, c'est très simple, tous nos interviewés nous l'ont dit, il suffit d'engager des célébrités, et ceci peu importe leur connaissance de la scène.

 

Pavinee et Kao nous en parlent et nous décrivent leur relation au public.

Traduction à partir de 00:18 min.

Un des avantages de ce manque de public est la possibilité d'aborder les sujets qu'ils veulent, ou presque. En effet, cette discrétion plus ou moins volontaire leur permet de ne pas se faire remarquer, notamment par le gouvernement. Même s'il n'existe pas de comité de censure officiel en Thaïlande comme cela peut être le cas en Iran ou à Singapour, les artistes thaïlandais prennent des pincettes. La pièce The King and I, par exemple, inspirée du roman Anna and the King of Siam, de Margaret Landon, est bel et bien officiellement interdite. Celle-ci relate l'histoire vraie d'Anna Leonowens, une veuve qui travaillait à la cour du Roi Rama IV dans les années 1860. Le scénario montre Anna « aidant  » le roi à ne plus agir en « barbare ». Il fait clairement l'éloge de la morale puritaine de l’Angleterre victorienne en comparaison aux pratiques de la cour du Roi de Siam. La pièce ainsi que ses dérivés cinématographiques ont ainsi été censurés, sous le prétexte équivoque que la véracité des écrits d'Anna Leonowens était largement controversée. L’oeuvre a-t-elle vraiment été censurée simplement parce qu’elle s’appuyait sur des sources douteuses, ou l’a-t-on plutôt interdite parce qu’en Thaïlande, on ne doit pas parler du Roi, un point c’est tout ? Je ne me prononcerai pas, j’ai bien aimé la Thaïlande, je préférerais pouvoir y retourner...

 

Quoiqu'il en soit, ni les membres de Democrazy, ni les autres ne se risqueraient à monter Le Roi et moi. Mais puisque le gouvernement ne les prend pas au sérieux et qu'ils ne considèrent pas le théâtre comme assez suivi pour pouvoir leur mettre des bâtons dans les roues, du moins pas pour l'instant, ils affirment avoir la volonté de transmettre un message politique à travers leurs créations.

Traduction à partir de 00:43 min.

Les artistes thaïlandais savent qu'ils flirtent avec l'illégalité, ou du moins avec ce qui pourrait rapidement devenir illégal dans le cas où leurs productions feraient un peu trop de bruit. Et à vrai dire, la pression ne semble pas venir seulement du gouvernement : il arrive que le public lui-même cause des problèmes aux artistes, par crainte, par exemple, que les sujets abordés ne soient pas simplement politiquement incorrects, mais effectivement interdits.

Traduction à partir de 00:00 min.

La politique est un sujet difficile à aborder en Thaïlande, plus précisément c'est autour de la royauté qu'est placé le tabou. Il est en effet interdit d'émettre des critiques publiques envers le roi, la peine encourue est de plusieurs années de prison, que ce soit pour les thaïlandais ou les étrangers de passage sur le sol thaïlandais.

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© Juliette Wierzbicki