Mourir dans les transports en commun

Le "local train" de Bombay

Octobre 2014

On est lundi, c'est notre troisième jour à Bombay, et on attend le local train à la station nommée Kurla, pour rentrer à Vashi. Kurla est un nom bien connu de tous les habitants de Bombay, et gravé dans la mémoire de tous ceux qui y sont passé. Certains disent tout faire pour ne pas avoir à s'y arrêter, d'autres se sont jurés de ne jamais y remettre les pieds en heure de pointe.

 

Il est presque 16h, on s'avance sur le quai, épuisés, avec la nonchalance d'une personne rompue aux aller-retours en RER B depuis des années. Le foule se densifie. Les femmes attendent à l'endroit où s'arrêtera un compartiment réservé aux femmes (environ un sur cinq l'est). Et là où se placeront des compartiments supposés mixtes dans quelques secondes : que des hommes, Édouard et moi. Le train approche, la foule commence à s'agiter. Des « OH ! WOH ! » s'élèvent dans les airs. On se raidit, la foule se ressert et redouble d'agitation, puis le train entre en gare. Des hommes coulent des portes restées ouvertes alors que le premier compartiment n'est qu'à mi-chemin. Au fur-et-à-mesure que le train avance le long du quai, des hommes et des femmes s'échappent des wagons avant que celui-ci n'ait trop ralenti car à ce moment là, la foule, qui trépignait pour monter, engage un mouvement en avant qui empêche dorénavant quiconque de décider de sa trajectoire, que ce soit pour descendre de son wagon ou pour faire demi-tour sur le quai. En une fraction de seconde, je suis compressée de tous les côtés et je sens une main vicieuse attraper fermement mes fesses. Je lance un cri de rage, tente de me retourner pour retrouver le propriétaire de cette main mais les saccades de la foule sont trop violentes. Je cherche Édouard des yeux, me rends compte qu'il est déjà à 1,50m de moi, je lui hurle qu'il faut se casser d'ici, qu'on prendra le prochain train, mais ni lui ni moi pouvons bouger autrement qu'avec la foule : il faut se laisser porter. Je me fais soulever jusque dans le wagon, je joue des coudes pour retrouver Édouard et fulmine. Évidemment, je ne saurai jamais qui est le peloteur et tous les yeux sont rivés sur moi. Tout le monde a très bien compris ce qu'il vient de se passer et pourquoi je peste, deux personnes m'aident à me faufiler jusqu'au niveau des sièges, une vieille dame me fait une place, elle aussi sait ce qu'il s'est passé et me fait signe de rester là.

 

Hors de moi, directement en rentrant à l'appart', je raconte à Abhishek, notre hôte, ce qu'il m'est arrivée. Il me répond qu'il faut oublier, que c'est arrivé à toutes les femmes qui prennent le local train, que c'est comme ça. Sur le moment, j'ai un peu de mal à « just forget it », mais en effet, j'apprendrai que c'est monnaie courante à Bombay : je poserai la question à toutes les femmes que je rencontrerai et ne récolterai aucun contre exemple. « Ça nous est toute arrivé. » Tenter de prendre le local train à Kurla aux alentours de 16h était une erreur, et pas seulement pour mes fesses. L'agitation ne cesse jamais et s'empire même sérieusement en heure de pointe...

 

Quelques jours plus tard, Édouard doit se rendre seul à un cours de tabla, il a rendez-vous à 18h, à Kurla. Il monte dans le train à la station Charni Road, sans trop de problèmes mais il est tout de même bon à ce moment là de mesurer 20cm de plus que tout le monde, histoire de respirer un peu. Le train se remplit un peu plus à mesure qu'il approche de Kurla. A chaque station, même quand on pense qu'on ne peut plus se serrer davantage, des hommes se raccrochent tant bien que mal au train. Une dizaine de personnes déborde de chaque portes, tous pendus au train par une main et un pied, le corps complètement hors du wagon. Et le train roule. A l'approche de Kurla, c'est dans le wagon que le monde commence à s'agiter autant qu'il peut en lançant des « WO », « Jā'ō !Jā'ō ! Jā'ō ! », « OH, OH ! ». Mais à l'entrée en gare, seuls les personnes pendues à l'extérieur et quelques autres peuvent se parachuter du train. Les autres, Édouard y compris, ne peuvent pas sortir car une nouvelle vague de passagers s'engouffre déjà vers l'intérieur. Peu importe, il descendra à la prochaine. Sauf qu'à la station d'après et aux deux ou trois suivantes, il est toujours impossible de sortir du wagon. A la quatrième environ, un couple avec chacun un bébé dans les bras monte. Quand ils décident de sortir, on les laisse passer, Édouard saute alors sur l'occasion et leur emboîte le pas. Mais au moment où ils arrivent enfin au niveau de la porte, que le train n'est pas encore arrêté, un homme monte en route avec force et met par mégarde un coup de coude dans la tête d'un des bébés si bien que celle-ci est balancée violemment en arrière. La mère ne dit rien. Édouard tente tout de même de descendre derrière eux mais à ce moment là de nouveaux passagers sautent dans le train et son bras gauche se retrouve fermement coincé, en étau entre l'encadrement de la porte et le bras du gars au coup de coude. Le train redémarre, le type en question ainsi que les personnes derrière lui ont vu Édouard mais ne bougent pas. Le train avance, Édouard, les pieds sur le quai, commence à se faire emporter par le wagon. Plus le choix, il tente de mettre des coups dans l'épaule du type, il touche la nuque. Son corps se ramollit alors et Édouard parvient à dégager son bras, alors que le train avait atteint une vitesse déjà bien assez critique. On ne saura pas ce qu'il adviendra de ce type ni du bébé.

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© Juliette Wierzbicki